
PARTIE I — LÉONCE VERNY (1837–1908) : L’ARCHITECTE DE YOKOSUKA
1. Origines et formation
François Léonce Verny naît le 2 décembre 1837 à Aubenas, en Ardèche, dans une famille bourgeoise (père : Amédée Verny ; mère : Thérèse Blachier). Rien ne le destinait a priori à passer onze ans au Japon à bâtir l’un des premiers arsenaux modernes d’Asie.
Sa formation est doublement élitiste et technique. Il intègre l’École Polytechnique (promotion 1856, noté X1856 dans la tradition de l’école) puis l’École du Génie maritime à Brest, qui forme les officiers et ingénieurs de la Marine nationale. C’est un cursus solide, très orienté vers la construction navale et les grandes infrastructures portuaires. Il sort de cette double formation avec une maîtrise rare des chantiers industriels lourds.
2. L’étape chinoise : apprentissage du terrain asiatique (1862–1864)
Avant le Japon, Verny fait ses armes en Chine. De 1862 à 1864, il est envoyé à Ningbo puis à Shanghai pour superviser la construction de quatre canonnières destinées à la Marine impériale chinoise, ainsi que d’un nouveau chantier naval. Mission technique, certes, mais aussi diplomatique : il occupe simultanément le poste de vice-consul de France à Ningbo. Cette double casquette, ingénieur et représentant consulaire, lui sera utile pour naviguer dans les relations complexes entre puissances occidentales et gouvernements asiatiques.
C’est en Chine qu’il acquiert une connaissance directe du terrain asiatique, des logistiques portuaires, et surtout de la dynamique particulière du transfert de technologie entre puissances industrielles européennes et États en cours de modernisation forcée.
3. Le recrutement : comment la France et le Japon se trouvèrent
En 1864-1865, le gouvernement shogunal Tokugawa, conscient de son retard militaire et industriel face aux puissances occidentales, cherche une expertise étrangère pour moderniser sa marine. La France est alors considérée comme un interlocuteur privilégié. Le Second Empire entretient des relations commerciales et diplomatiques solides avec le Japon, et Napoléon III voit dans le Japon un terrain d’influence potentiel en Asie.
Verny est recommandé pour sa mission chinoise réussie. À seulement 28 ans, il est nommé au service du gouvernement japonais avec la charge de construire de toutes pièces un arsenal naval moderne dans la baie de Yokosuka.
En 1866, il retourne en France avec une mission précise : recruter une équipe complète dans les arsenaux de Brest et de Toulon. Il emmène avec lui 45 personnes (ingénieurs, médecins, contremaîtres spécialisés et ouvriers qualifiés) formant le noyau dur de ce qui sera une entreprise industrielle sans précédent dans le Japon de l’époque.
4. L’œuvre au Japon (1866–1876) : bâtir la modernité navale japonaise
L’arsenal de Yokosuka
Verny dirige l’arsenal de Yokosuka de 1866 à 1875. En une décennie, il transforme un littoral quasi-vierge en complexe industriel naval opérationnel, doté :
- de chantiers de construction navale équipés à l’européenne ;
- de docks flottants et cales sèches, technologies inconnues au Japon ;
- d’ateliers mécaniques, fonderies, forges ;
- d’un système d’approvisionnement en eau industrielle.
L’arsenal de Yokosuka deviendra la colonne vertébrale de la Marine impériale japonaise pendant des décennies. C’est depuis Yokosuka que seront lancés les navires de guerre qui étonneront le monde lors de la guerre russo-japonaise de 1905.
Formation et transfert de compétences
Ce qui distingue Verny d’un simple entrepreneur colonial est son engagement explicite dans le transfert de savoir-faire :
- Il forme 65 techniciens japonais à des métiers industriels précis ;
- Il supervise une main-d’œuvre de 2 500 ouvriers japonais ;
- Il crée une école d’ingénieurs et une école d’architecture navale, institutions pérennes qui survivront à son départ ;
- Il établit la logique selon laquelle les Japonais doivent, à terme, prendre le relais sans aide étrangère.
Ce dernier point est fondamental : la mission de Verny est explicitement temporaire. Il est là pour rendre les Japonais capables de se passer de lui, non pour créer une dépendance durable.
Les phares
Verny est aussi responsable de la construction de quatre phares dans la région de Tokyo-Yokohama, dont ceux de Jōgashima, Kannonzaki et Nojimazaki. Ces infrastructures, moins spectaculaires que l’arsenal, participent à la même logique de modernisation des voies maritimes japonaises.
5. Vie personnelle au Japon
La vie de Verny au Japon n’est pas uniquement celle d’un ingénieur absorbé par ses chantiers.
En août 1867 à Shanghai, il épouse Elisabeth “Marie” Brenier de Montmorand, fille du vicomte Edmond Brenier de Montmorand, consul plénipotentiaire de France à Shanghai, et petite-fille du général Antoine François Brenier de Montmorand. Mariage dans le milieu diplomatique franco-asiatique, donc — un réseau social cohérent avec la trajectoire de Verny.
Trois de leurs cinq enfants naissent à Yokosuka même, ce qui ancre concrètement la famille dans la réalité japonaise :
| Prénom | Date de naissance | Lieu |
|---|---|---|
| Françoise | 21 décembre 1870 | Yokosuka |
| Georges Marie Edmond | 1er janvier 1874 | Yokosuka |
| Edmée | 17 juillet 1875 | Yokosuka |
| Louise | 30 octobre 1876 | Aubenas |
| Catherine | 15 novembre 1879 | Firminy |
En 1869, Marie tombe gravement malade, ce qui contraint Verny à prendre un congé et à se faire remplacer temporairement dans la direction du chantier, épisode révélateur des conditions sanitaires difficiles pour les Européens expatriés en Asie à cette époque.
6. Le retour en France et la fin de vie (1876–1908)
En 1876, Verny rentre définitivement en France. Son départ coïncide avec la montée en compétence des techniciens japonais formés sur le tas : les Japonais sont désormais capables de prendre le contrôle complet des opérations, signe que la mission a atteint son objectif.
Le retour est décevant. Verny, fort d’une expérience asiatique exceptionnelle, ne trouve pas dans l’administration française un poste à la mesure de sa carrière. Plus précisément, ce serait l’administration qui aurait volontairement refusé d’offrir un poste à Verny à la mesure de son talent, car il est soupçonné de s’être enrichi au Japon. Verny ne décolère pas. Cette désillusion est caractéristique du sort de nombreux oyatoi français à leur retour : héros de la modernisation nippone, inconnus à Paris. Il démissionne des services de l’État.
À partir de janvier 1877, il prend la direction des Mines de Roche-la-Molière & Firminy (Loire), en région stéphanoise, et y reste jusqu’en septembre 1895. Un poste de prestige industriel, mais qui constitue une reconversion en deçà de ce qu’il sait faire : des arsenaux navals aux mines de charbon.
Il meurt le 2 mai 1908 à Pont-d’Aubenas, en Ardèche, non loin de sa ville natale. Il est enterré en France, et non à Yokosuka comme on pourrait le croire d’après la visibilité de ses monuments au Japon.
7. Pourquoi Verny est célébré au Japon et quasi inconnu en France
En France, Verny est une figure confidentielle, connu des polytechniciens qui commémorent son nom, des chercheurs spécialistes du Japon Meiji, et des habitants d’Aubenas. Au Japon, il est une figure d’amitié franco-japonaise institutionnalisée.
Plusieurs raisons expliquent cette asymétrie :
Du côté japonais, Verny incarne quelque chose de précieux dans la mémoire collective de la modernisation Meiji : la preuve que la modernisation ne fut pas un viol colonial mais un choix délibéré, une coopération technique sur des termes négociés par les Japonais eux-mêmes. Honorer Verny, c’est honorer la capacité japonaise à s’approprier une technologie étrangère sans perdre sa souveraineté.
Yokosuka entretient activement la mémoire de Verny :
- Verny Park (ヴェルニー公園) : parc sur le front de mer de Yokosuka, créé sur le site même de l’ancien arsenal. Il abrite un buste en bronze de Verny, face à la baie.
- Verny Commemorative Museum (ヴェルニー記念館) : petit musée situé à proximité du parc, sur le site de l’ancien arsenal naval. Il présente des maquettes, documents et instruments de l’époque Verny.
- Commémoration annuelle : chaque année en novembre, la ville de Yokosuka organise une cérémonie en mémoire de Verny, symbole de l’amitié franco-japonaise.
Du côté français, Verny ne s’inscrit dans aucun récit national valorisé. Il n’est ni un conquérant, ni un missionnaire, ni un héros de guerre. Son apport est technique et discret, au service d’un État étranger. La France n’a pas de tradition de célébration de ses ingénieurs-diplomates en Asie.
L’École Polytechnique reste l’une des rares institutions françaises à entretenir sa mémoire — il est commémoré dans les publications de l’association des anciens élèves (La Jaune et la Rouge), et la bibliothèque de l’X conserve son dossier.